Edgar Morin:Un festival d’incertitudes

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Faguowenhua et The Art Newspaper China présentent une nouvelle rubrique afin de partager avec le public chinois quelques grandes voix de la pensée française dont les réflexions, nourries de l’expérience inédite de la crise planétaire déclenchée par la pandémie de la covid-19, nous aident à décrypter le présent et à questionner le « monde d’après »

UN FESTIVAL D’INCERTITUDES
(Sélection d’extraits)
Edgar Morin
Philosophe, sociologue et anthropologue français, directeur de recherche émérite au CNRS et docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont les 6 tomes de La Méthode, une vaste oeuvre encyclopédique qui dévoile les principes, les exigences, les enjeux, les difficultés de la complexité, concept central de la pensée d’Edgar Morin.
Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en mandarin et publiés en Chine, notamment :
Ethique ( Imaginist, 2017), Les Stars ( Jilin Publishing Groupe, 2016), Le cinéma ou l’homme imaginaire ( Imaginist, 2012), L’esprit du temps ( Peking University Press, 2011) Introduction à une politique de l’homme (The Commercial Press, 2010), Introduction à la pensée complexe (China East Normal University Press, 2008) , La méthode : la nature de la nature ( Peking University Press, 2002), Le paradigme perdu : la nature humaine (Peking University Press, 1999)
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INCERTITUDES ET DYNAMIQUES DE CRISE
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La crise dans une société suscite deux processus contradictoires. Le premier stimule l’imagination et la créativité dans la recherche de solutions nouvelles. Le second est soit la recherche du retour à une stabilité passée, soit l’adhésion à un salut providentiel, ainsi que la dénonciation ou l’immolation d’un coupable. Ce coupable peut avoir fait les erreurs qui ont provoqué la crise, ou il peut être un coupable imaginaire, bouc émissaire qui doit être éliminé. Effectivement, il se manifeste un bouillonnement d’idées à la recherche d’une voie nouvelle ou d’une meilleure société. Des idées déviantes et marginalisées se répandent pêle-mêle : retour à la souveraineté, État-providence, défense des services publics contre privatisations, relocalisations, démondialisation, anti-néolibéralisme, nécessité d’une nouvelle politique. Des personnalités et des idéologies sont désignées comme coupables. Et nous voyons aussi, dans la carence des pouvoirs publics, un foisonnement d’imaginations solidaires : production alternative au manque de masques par entreprise reconvertie ou confection artisanale, regroupement de producteurs locaux, livraisons gratuites à domicile, entraide mutuelle entre voisins, repas gratuits aux sans-abri, garde des enfants ; de plus, le confinement stimule les capacités auto-organisatrices pour remédier par lecture, musique, films à la perte de liberté de déplacement. Ainsi, autonomie et inventivité sont stimulées par la crise.

UN MONDE INCERTAIN ET TRAGIQUE

J’espère que l’exceptionnelle et mortifère épidémie que nous vivons nous donnera la conscience non seulement que nous sommes emportés à l’intérieur de l’incroyable aventure de l’Humanité, mais aussi que nous vivons dans un monde à la fois incertain et tragique. La conviction que la libre concurrence et la croissance économiques sont panacées sociales escamote la tragédie de l’histoire humaine que cette conviction aggrave. La folie euphorique du transhumanisme porte au paroxysme le mythe de la nécessité historique du progrès et celui de la maîtrise par l’homme non seulement de la nature, mais aussi de son destin, en prédisant que l’homme accédera à l’immortalité et contrôlera tout par l’intelligence artificielle. Or, nous sommes des joueurs/joués, des possédants/possédés, des puissants/débiles. Si nous pouvons retarder la mort par vieillissement, nous ne pourrons jamais éliminer les accidents mortels où nos corps seront écrabouillés, nous ne pourrons jamais nous défaire des bactéries et des virus qui sans cesse s’automodifient pour résister aux remèdes, antibiotiques, antiviraux, vaccins.

DE LA PANDÉMIE À LA MÉGACRISE GÉNÉRALISÉE

L’épidémie mondiale du virus a déclenché et, chez nous, aggravé terriblement une crise sanitaire qui a provoqué des confinements asphyxiant l’économie, transformant un mode de vie extraverti sur l’extérieur à une introversion sur le foyer, et mettant en crise violente la mondialisation. Cette dernière avait créé une interdépendance mais sans que cette interdépendance soit accompagnée de solidarité. Pire, elle avait suscité, en réaction, des confinements ethniques, nationaux, religieux qui se sont aggravés dans les premières décennies de ce siècle.
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En tant que crise planétaire, elle met en relief la communauté de destin de tous les humains en lien inséparable avec le destin bio-écologique de la planète Terre ; elle met simultanément en intensité la crise de l’humanité qui n’arrive pas à se constituer en humanité. En tant que crise économique, elle secoue tous les dogmes gouvernant l’économie et elle menace de s’aggraver en chaos et pénuries dans notre avenir. En tant que crise nationale, elle révèle les carences d’une politique ayant favorisé le capital au détriment du travail, et sacrifié prévention et précaution pour accroître la rentabilité et la compétitivité. En tant que crise sociale, elle met en lumière crue les inégalités entre ceux qui vivent dans de petits logements peuplés d’enfants et parents, et ceux qui ont pu fuir pour leur résidence secondaire au vert. En tant que crise civilisationnelle, elle nous pousse à percevoir les carences en solidarité et l’intoxication consumériste qu’a développées notre civilisation, et nous demande de réfléchir pour une politique de civilisation[1]. En tant que crise intellectuelle, elle devrait nous révéler l’énorme trou noir dans notre intelligence, qui nous rend invisibles les évidentes complexités du réel.
En tant que crise existentielle, elle nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins, nos vraies aspirations masquées dans les aliénations de la vie quotidienne, faire la différence entre le divertissement pascalien qui nous détourne de nos vérités et le bonheur que nous trouvons à la lecture, l’écoute ou la vision des chefs-d’œuvre qui nous font regarder en face notre destin humain. Et surtout, elle devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat, le secondaire et le frivole, sur l’essentiel : l’amour et l’amitié pour notre épanouissement individuel, la communauté et la solidarité de nos « je » dans des « nous », le destin de l’Humanité dont chacun de nous est une particule. En somme, le confinement physique devrait favoriser le déconfinement des esprits.

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VERS UN HUMANISME RÉGÉNÉRÉ
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Venons-en à l’essentiel. La sortie du confinement sera-t-elle commencement de sortie de la mégacrise ou son aggravation ? Boom ou dépression ? Énorme crise économique ? Crise alimentaire mondiale ? Poursuite de la mondialisation ou repli autarcique ?

Quel sera l’avenir de la mondialisation ? Le néolibéralisme ébranlé reprendra-t-il les commandes ? Les nations géantes s’opposeront-elles plus que par le passé ? Les conflits armés, plus ou moins atténués par la crise, s’exaspéreront-ils ? Y aura-t-il un élan international salvateur de coopération ? Y aura-t-il quelque progrès politique, économique, social, comme il y en eut peu après la seconde guerre mondiale ? Est-ce que se prolongera et s’intensifiera le réveil de solidarité provoqué pendant le confinement, non seulement pour les médecins et infirmières, mais aussi pour les derniers de cordée, éboueurs, manutentionnaires, livreurs, caissières, sans qui nous n’aurions pu survivre alors que nous avons pu nous passer du Medef et du CAC 40 ? Les pratiques solidaires innombrables et dispersées d’avant épidémie s’en trouveront-elles amplifiées ? Les déconfinés reprendront-ils le cycle chronométré, accéléré, égoïste, consumériste ? Ou bien y aura-t-il un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déploie la poésie de la vie, où le « je » s’épanouit dans un « nous » ? On ne peut savoir si, après confinement, les conduites et idées novatrices vont prendre leur essor, voire révolutionner politique et économie, ou si l’ordre ébranlé se rétablira. Nous pouvons craindre fortement la régression généralisée qui s’effectuait déjà au cours des vingt premières années de ce siècle (crise de la démocratie, corruption et démagogie triomphantes, régimes néo-autoritaires, poussées nationalistes, xénophobes, racistes). Toutes ces régressions (et au mieux stagnations) sont probables tant que n’apparaîtra la nouvelle voie politique-écologique-économique-sociale guidée par un humanisme régénéré. Celle-ci multiplierait les vraies réformes, qui ne sont pas des réductions budgétaires, mais qui sont des réformes de civilisation, de société, liées à des réformes de vie. Elle associerait, comme je l’ai indiqué dans La Voie[2], les termes contradictoires : « mondialisation » (pour tout ce qui est coopération) et « démon-dialisation » (pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification) ; « croissance » (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et « décroissance » (de l’agriculture et de l’élevage industriels, de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable) ; « développement » (de tout ce qui produit bien-être, santé, liberté) et « enveloppement » (dans les solidarités communautaires).

L’après-épidémie sera une aventure incertaine où se développeront les forces du pire et celles du meilleur, ces dernières étant encore faibles et dispersées. Sachons enfin que le pire n’est pas sûr, que l’improbable peut advenir, et que, dans le titanesque et inextinguible combat entre les ennemis inséparables que sont Éros et Thanatos, il est sain et tonique de prendre le parti d’Éros.

La grippe espagnole avait donné à ma mère, Luna, une lésion au cœur et la consigne médicale de ne pas faire d’enfants. Elle a tenté deux avortements, le second a échoué, mais l’enfant est né quasi mort asphyxié, étranglé par le cordon ombilical. J’ai peut-être acquis in utero des forces de résistance qui me sont restées toute ma vie, mais je n’ai pu survivre qu’avec l’aide d’autrui, le gynéco qui m’a giflé une demi-heure avant que je pousse mon premier cri, ensuite la chance pendant la Résistance, l’hôpital (hépatite, tuberculose), l’amour qui a nourri ma vie et mon œuvre, Sabah, ma compagne et épouse. Il est vrai que « l’élan vital » ne m’a pas quitté ; il s’est même accru pendant la crise mondiale. Toute crise me stimule, et celle-là, énorme, me stimule énormément.

[1] Une politique de civilisation, avec Sami Naïr, Arléa, 1997.
[2] La Voie, Fayard 2012.

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Dernière modification : 02/08/2021

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