Dr Ralf ALTMEYER, Directeur général français de l’Institut Pasteur de Shanghai [中文]

Virologue franco-allemand, diplômé de l’Institut Pasteur de Paris et de l’Université de l’Etat de New York, le Dr Ralf ALTMEYER a dirigé l’Institut Pasteur de Hong-Kong de 2003 à 2006. En janvier 2010, il a rejoint l’Institut Pasteur de Shanghai (IPS), co-fondé en 2004 par l’Institut Pasteur de Paris, l’Académie des sciences de Chine (CAS) et le gouvernement municipal de Shanghai. C’est là qu’il a reçu la Lettre de Shanghai, pour présenter l’Institut et ses dernières avancés dans la recherche sur la maladie « Pied-Main-Bouche » et sur le virus du VIH-SIDA.

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Dr. Ralf ALTMEYER, directeur de l’Institut Pasteur de Shanghai.

L.D.S. : Dr ALTMEYER, pourquoi avoir rejoint l’Institut Pasteur de Shanghai ?

Dr R. ALTMEYER : L’essentiel de ma carrière s’est faite dans la « maison » Pasteur, du doctorat jusqu’à la prise de fonction en direction générale. En tant que jeune étudiant, déjà, c’est avant tout l’image de l’école Pasteur, l’exemple de l’homme qui m’a séduit, de la mission qu’il s’est donnée, de la recherche médicale au profit de la santé publique. Et celle de l’action concrète sur les maladies nouvelles qui ont besoin d’une solution rapide, depuis le diagnostic thérapeutique jusqu’à l’élaboration d’un médicament ou vaccin.

L.D.S. : Pouvez-vous nous présenter brièvement l’Institut Pasteur de Shanghai ?

R.A. : A Shanghai, l’Institut Pasteur dispose d’un statut particulier : membre de l’Académie des sciences chinoise (CAS), c’est le seul institut international dans le réseau de la CAS disposant de la personnalité juridique, un élément très important pour assurer son fonctionnement.

Notre rôle est de traiter les problèmes sanitaires auxquels aucune réponse n’est donnée en Chine, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Center for Disease Control américain (Centre pour le contrôle et la prévention des maladies), dans le cadre de la prévention des maladies infectieuses. Nos principales activités tiennent ainsi à la recherche sur les maladies transmissibles telles que la maladie Pied-Main-Bouche, la grippe, l’herpès, l’hépatite B, l’hépatite C, la tuberculose pulmonaire ou les virus respiratoires responsables de la bronchiolite ou de la grippe.

L.D.S. : Pouvez-vous détailler pour nos lecteurs les dernières avancées de vos recherches actuelles sur la maladie "Pied-Main-Bouche (PMB)" et nous expliquer ce que ces progrès représentent ?

R.A. : La maladie PMB est une maladie infectieuse qui touche principalement les enfants de moins de cinq ans, et parmi cette population, les enfants entre un et deux ans, faute d’une hygiène de vie irréprochable. Elle est provoquée par des virus faisant partie de la famille des entérovirus. Les virus les plus communs sont les virus coxsackie A16 et entérovirus EV71 qui se transmettent d’une personne à une autre par contact direct et indirect par les sécrétions de la gorge et du nez -telles que la salive, le crachat, le mucus nasal-, le liquide des vésicules et les selles. Ces virus peuvent se propager facilement au contact des mains, objets ou aliments contaminés par les personnes infectées. La transmission est quasiment impossible à empêcher au vu de son haut niveau de contagiosité, en particulier entre les mois d’avril et août, du fait de l’instabilité de la température, bien que ce caractère saisonnier de la maladie n’ait pas encore été bien expliqué. Une infection se traduit par des éruptions cutanées, essentiellement sur les pieds ou les mains, ainsi que dans la bouche et la gorge.

Depuis les années 1980, des pics de cette maladie ont été enregistrés en Asie ; 2012 représentant à cet égard un record, avec 1,7 millions de cas enregistrés. En Chine, de 20.000 à 30.000 cas sévères sont dénombrés chaque année, dont 500 à 600 environ sont mortels. Avec nos collaborateurs de l’OMS et du CDC, nous avons observé que les enfants qui fréquentent des crèches ou dont les parents sont des travailleurs immigrés sont plus susceptibles de subir une infection grave. Heureusement, on compte de moins en moins de cas sévères pouvant conduire au décès, grâce à une gestion médicale plus efficace. Il ne faut pas croire l’Europe ou les États-Unis indemnes : le virus y circule bien, même si pour une raison encore inexpliquée il semble encore ne pas y causer de symptômes particuliers.

En Chine même, trois sociétés développent actuellement un vaccin contre l’entérovirus EV71, jusqu’à la phase clinique III, sur la base d’un procédé utilisé pour le vaccin contre la polio. Leurs résultats finaux parviendront dans les mois à venir : s’ils sont positifs, les autorités chinoises pourront envisager leur mise sur le marché. Nous travaillons pour notre part sur un vaccin de deuxième génération, au plus large spectre [1], plus facile à produire et à commercialiser. Nous avons également développé un médicament-test jusqu’à la phase pré-clinique ; son efficacité et sa sureté sont très encourageants : il pourrait passer à la phase clinique l’année prochaine.

En accompagnement des recherches appliquées, nous travaillons avec cinq différents hôpitaux en Chine, notamment pour identifier les facteurs de sévérité de la maladie et progresser dans la manière d’accompagner, de traiter les patients, dans la gestion du personnel soignant face à cette maladie et dans la qualité des équipements, assez bons au demeurant.

L.D.S. : Vous avez également enregistré des avancées sur le virus du VIH-SIDA.

R.A. : Toutes les approches vaccinales classiques et les expérimentations les plus audacieuses ont échoué jusqu’à présent face au VIH-SIDA, au point que l’industrie pharmaceutique a presque abandonné aujourd’hui ce domaine de la recherche médicale.

Notre travaillons toujours, de notre côté, à la réalisation d’un vaccin et nous y croyons. Nous avons remarqué notamment que le virus change de configuration lors de sa phase de multiplication, dévoilant ainsi un domaine invariable de ses formes, son « talon d’Achille », pendant une très courte période de temps. C’est sur cette phase de l’évolution du virus que nous travaillons actuellement. On espère pouvoir en envisager plus tard le passage à une phase clinique.

On déplore néanmoins une très faible éducation sur cette maladie dans la circonscription consulaire de Shanghai, et plus largement en Chine : comme dans la France du début des années 1980, la maladie reste socialement mal acceptée, de sorte qu’elle est souvent détectée et soignée tardivement. Il y a donc également un important travail d’éducation, de sensibilisation et de prévention à mener sur cette pathologie.

L'institut Pasteur de Shanghai. - JPEG

L.D.S. : En quoi l’Institut Pasteur est-il, selon vous, unique dans le monde de la recherche aujourd’hui ?

R.A. : L’Institut Pasteur possède une histoire unique qui lui confère une identité forte. Nos centres travaillent dans cet esprit formidable qu’a légué Louis Pasteur : développer de nouveaux vaccins, thérapeutiques et diagnostiques, en les testant d’abord in vitro, ensuite sur les animaux et en les appliquant enfin aux hommes. Beaucoup d’autres instituts de santé publique existent en Europe, aux États-Unis ou ailleurs, mais Pasteur est le seul à mon sens qui jouisse d’un véritable réseau mondial et d’une vision globale. C’est aussi moins une organisation rigide centralisée à Paris qu’une association d’instituts aux statuts très différents ; cela nous permet de travailler en réseau, répondant rapidement et efficacement à des maladies contagieuses dès leur déclenchement où que ce soit, quasiment, dans le monde.

Le récent exemple cambodgien l’illustre parfaitement : l’IP du Cambodge a sollicité l’aide de l’IPS pour identifier la nature d’un virus « mystérieux »—du moins est-ce ainsi que les médias l’avaient présenté—apparu au début de l’été, qui s’est avéré être une forme du virus PMB sur lequel nous travaillions déjà. La présentation de la séquence du génome de la souche du virus est intervenue le 5 septembre, devançant sur ce point d’autres équipes dépêchées sur place.

L.D.S. : Que peut-on souhaiter à l’Institut Pasteur de Shanghai ?

R.A. : Une production scientifique annuelle plus importante ; un financement chinois, français et international optimal ; des équipes de chercheurs françaises et internationales ; des applications utiles des innovations réalisées... L’institut étant jeune, beaucoup reste à faire !

Le Dr. Ralf ALTMEYER, Directeur général de l'Institut Pasteur de Shanghai, et M. Frédéric BRETAR, Attaché pour la science et la technologie du Consulat général, devant le buste de Pasteur. - JPEG

[1Spectre : Ensemble des bactéries sensibles à l’action d’un médicament antibiotique particulier.

Dernière modification : 17/06/2014

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