Discours à l’université de Tsinghua [中文]

Discours de Monsieur Alain Juppé à l’université de Tsinghua, le 13 septembre 2011 à Pékin.

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Mesdames, Messieurs,
Chers étudiants,

Permettez-moi d’abord de vous remercier d’être venus si nombreux aujourd’hui. C’est un grand honneur pour moi de m’exprimer devant vous, ici, dans cette université prestigieuse et chargée d’histoire.

Notre rencontre s’inscrit dans le cadre de la visite que j’effectue en Chine, une visite placée sous le signe de la confiance :
-  Confiance de la France dans la Chine, dont les progrès au cours des 30 dernières années sur la voie du développement économique et social forcent l’admiration ;
-  Confiance dans notre relation bilatérale et dans notre détermination à la rendre toujours plus forte ;
-  Confiance, enfin, dans le rôle commun que la France et la Chine ont à jouer dans le monde d’aujourd’hui et de demain.

Ensemble, nous pouvons faire de grandes choses.

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Face aux bouleversements sans précédent que le monde a connus au cours des derniers mois, mon pays, la France, s’est situé aux avant-postes de l’action de la communauté internationale pour impulser le changement.

La France a été et reste en première ligne pour accompagner les peuples arabes dans leur élan vers la liberté. Ce qui se joue au Sud de la Méditerranée engage directement notre avenir à tous, en France, en Europe et partout dans le monde. Les « printemps arabes » ne peuvent laisser personne indifférent.

Aujourd’hui, la France joue un rôle d’avant-garde pour soutenir les transitions en cours. Nous ne cherchons pas à imposer de modèle. Nous ne prétendons pas transposer des recettes toutes faites. Nous sommes pleinement conscients des spécificités de chaque pays et nous respectons le droit de chaque peuple à décider en toute indépendance de son propre destin. Il ne s’agit donc pas de provoquer des changements artificiels, mais au contraire de soutenir des peuples amis dans la voie qu’ils sont eux-mêmes en train de tracer. Je pense notamment à l’Egypte et à la Tunisie, engagées avec courage et responsabilité sur le long chemin qui mène à la démocratie.

Nous le savons, le plus dur reste à venir, en Libye, bien sûr, mais aussi dans l’ensemble des pays où les peuples se sont levés pour crier leur aspiration à la liberté. La construction d’une nouvelle société stable et réellement engagée vers un développement économique et social durable exige du temps.

Elle exige aussi le soutien de la communauté internationale. Trop souvent, les États accueillent le changement avec méfiance. Trop souvent, ils y voient un facteur d’instabilité et de désordre. Ma conviction c’est que nous ne devons pas craindre le changement - vous le savez mieux que personne, vous qui avez vu la Chine se transformer pour le meilleur en l’espace-même d’une génération. Nous devons au contraire en comprendre les fondements pour mieux l’accompagner.

La France est également en première ligne quand elle se mobilise pour permettre à l’Europe d’écrire son avenir. Vous le savez, l’Union européenne est une priorité de la politique étrangère française.

C’est vrai, nous venons de connaître une crise financière sévère. Mais nous avons montré, la France en tête, que nous savions prendre les décisions nécessaires pour rétablir les bases d’une croissance saine et durable en Europe. La Chine a d’ailleurs reconnu ces efforts en réaffirmant sa confiance dans la zone euro par la voix du Président HU Jintao, lors de son récent entretien avec le Président Nicolas SARKOZY, le 25 août, à Pékin.

C’est vrai, certains ont saisi le prétexte de cette crise pour jouer avec l’idée d’un monde sans Europe et pour poser la question du projet politique européen. Mais l’histoire nous enseigne que la construction européenne est faite de crises à chaque fois surmontées. Elle nous apprend que de chaque obstacle franchi, l’Europe a su émerger plus unie et plus forte. Je suis de ceux qui pensent que, face à la crise, nous devons aller plus loin dans l’intégration européenne - il m’arrive même de prononcer le mot de fédéralisme, ce qui chez nous, en fait bondir plus d’un. On ne peut pas avoir une monnaie unique sans avoir aussi une politique budgétaire et fiscale harmonisée. C’est tout le sens des propositions faites par le Président de la République et la Chancelière allemande : un vrai gouvernement économique pour la zone euro ; une coordination et une surveillance accrues des politiques économiques européennes, avec en particulier une règle d’or d’équilibre des finances publiques inscrite dans les constitutions. Convaincues du rôle et de la vitalité du moteur franco-allemand, l’Allemagne et la France sont déterminées à montrer la voie, notamment en harmonisant leur fiscalité sur les sociétés.

Enfin, la France est en première ligne pour œuvrer à la construction d’une gouvernance mondiale efficace et juste, capable de relever les grands défis globaux auxquels nous sommes tous confrontés.

Premier pays à occuper la double présidence du G8 et du G20, mon pays s’est fortement engagé pour trouver des réponses collectives face à la crise économique et financière et pour construire un monde mieux régulé. C’est notre objectif pour le sommet de Cannes.

Nous nous mobilisons également sans relâche pour promouvoir un développement durable de la planète et améliorer la lutte contre le changement climatique. Ces enjeux ne sont pas moins cruciaux que la crise économique, car ils sont décisifs pour l’avenir de l’humanité. C’est dans cet esprit que nous préparons la conférence des Nations unies sur le climat, qui débutera à Durban en novembre prochain, et que nous soutenons le projet d’une organisation mondiale de l’environnement, dans la perspective de la conférence Rio + 20 en 2012.

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Acteur engagé du changement, la France est consciente qu’elle ne peut agir efficacement de manière isolée. Nous sommes convaincus que les défis auxquels nous sommes tous confrontés appellent une action concertée de l’ensemble de la communauté internationale, et donc un dialogue renforcé avec nos grands partenaires. Parmi ces partenaires, la Chine, puissance globale, occupe une place privilégiée.

Depuis la décision fondatrice du général de Gaulle de faire de la France en 1964 le premier grand pays occidental à reconnaître la République populaire de Chine, nos deux pays n’ont cessé d’avancer main dans la main, en construisant peu à peu un socle commun de convictions partagées.

La conviction d’abord que dans un monde désormais multipolaire et face à des défis globaux, nous devons construire un ordre international plus juste et plus équilibré. Forte du deuxième réseau diplomatique au monde, qui lui assure une présence universelle et dont la nouvelle ambassade de France en Chine, inaugurée en mars dernier par le Président de la République, constitue d’ailleurs l’un des fleurons, la France est particulièrement consciente de cette exigence.

La conviction également que pour faire émerger ce nouvel ordre mondial, nous avons besoin d’institutions multilatérales efficaces : les institutions à vocation mondiale, à commencer par le système des Nations unies, qu’il convient de renforcer et de réformer, mais aussi des organisations financières internationales rénovées, comme le Fonds monétaire international, où la France, avec l’Europe, a œuvré pour que soit accordée à la Chine toute la place qui lui revient.

La conviction, enfin, que face au risque d’uniformisation du monde, la diversité des langues et des cultures doit être défendue. Peu de pays connaissent des débats aussi animés que la France et la Chine dans ce domaine. Peu de pays sont aussi attachés que les nôtres au dialogue des civilisations. Cet attachement est à la mesure de l’importance toute particulière que nos deux peuples accordent à la culture. La promotion de la culture et de la langue françaises dans le monde constitue pour la France une priorité - je l’ai rappelé il y a quelques jours à peine aux ambassadeurs de France réunis à Paris. De même, la Chine développe depuis quelques années une ambitieuse diplomatie culturelle. Après les années culturelles croisées de 2004-2005, les années linguistiques croisées décidées par le Président HU Jintao et le Président SARKOZY viendront renforcer encore cette dimension fondamentale de notre relation – je l’ai dit ce matin à l’occasion du lancement de l’Année du français en Chine.

Fortes de ces convictions, la France et la Chine ont noué en 1997 un partenariat stratégique global aujourd’hui plus dynamique que jamais.

Ce partenariat passe d’abord par des échanges politiques réguliers au plus haut niveau. A titre d’exemple, le Président SARKOZY a effectué pas moins de 6 visites en Chine depuis le début de son mandat, preuve s’il en est de la priorité que la France accorde à votre pays.

Nos échanges économiques sont également en plein essor. Au-delà des partenariats industriels exemplaires que nous avons su construire dans les domaines aéronautique et nucléaire, nous voulons désormais développer nos liens dans d’autres secteurs où la France dispose d’une expertise mondialement reconnue. Je pense au ferroviaire, au développement durable, à l’agro-alimentaire, à la finance ou à la santé. Le développement constant des investissements français en Chine, qui s’élèvent aujourd’hui à 10 milliards d’euros, témoigne de la vitalité de nos coopérations.

Je n’oublie pas enfin la richesse des échanges culturels et scientifiques, ainsi que la densité des échanges humains, qui ont littéralement explosé au cours des dernières années. Je pense notamment aux échanges de jeunes : les étudiants chinois sont de plus en plus nombreux à faire le choix de la France et de sa tradition d’excellence universitaire. Déjà 30.000 aujourd’hui, ils sont en passe de devenir la première communauté étudiante étrangère dans notre pays et notre objectif est de porter ce chiffre à 50 000 en 2015.

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Cette relation bilatérale si riche et si confiante, nous devons la mettre au service de l’approche de plus en plus convergente que nous avons des grands dossiers internationaux.

Permettez-moi d’évoquer d’abord les défis globaux, domaine privilégié de notre coopération.

Premier d’entre eux : la lutte contre le changement climatique. Avec le Brésil, l’Inde et l’Afrique du sud, la Chine a annoncé que la prorogation du protocole de Kyoto serait « la priorité numéro un » de la conférence de Durban. J’y vois un signe encourageant. Je souhaite que les pays du nord et du sud travaillent dans un climat constructif sur ces questions, à l’image de l’esprit dans lequel nos deux pays ont œuvré à l’élaboration de la déclaration conjointe sur la lutte contre les changements climatiques adoptée par les Chefs d’Etat chinois et français en novembre 2007.

Pour répondre à des besoins énergétiques croissants sans contribuer au réchauffement climatique, nos deux pays ont depuis longtemps opté pour le nucléaire. Le terrible accident de Fukushima ne remet pas en cause nos choix énergétiques fondamentaux, mais nous devons en tirer toutes les leçons. Cette catastrophe renforce l’exigence absolue de qualité et de sûreté qui fonde notre engagement commun en faveur du développement d’un partenariat global dans ce domaine, y compris à l’export, et pour la formation d’ingénieurs de haut niveau. J’aurai l’occasion d’insister sur ce point, demain, à Canton, à l’occasion de l’inauguration de l’Institut franco-chinois de l’énergie atomique.

Deuxième défi : la crise financière internationale. Sur ce dossier, vous le savez, les attentes de la communauté internationale à l’égard de la Chine sont à la hauteur du rôle central qu’elle joue désormais sur la scène financière internationale. Nos destinées monétaires sont liées et la Chine a intérêt à un retour vers davantage de croissance aux Etats-Unis et en Europe. Nous partageons l’objectif commun, réaffirmé dans la déclaration conjointe du 4 novembre 2010, d’une réforme de la gouvernance mondiale et d’une refonte du système financier international.

Dans le cadre de la présidence française du G20, de nombreuses avancées ont déjà pu être obtenues dans ce sens, notamment grâce au soutien actif de la Chine pour faire progresser le consensus international sur les sujets économiques et de gouvernance : réforme du système monétaire international, renforcement de la régulation financière, lutte contre la volatilité des prix des matières premières, etc. Le séminaire co-organisé par la France et la Chine à Nankin le 31 mars dernier sur la réforme du système monétaire international, ouvert par le Président de la République et par le vice-Premier ministre M. WANG Qishan, a montré l’esprit de concertation et de coopération qui anime nos deux pays sur ces sujets complexes et difficiles. C’est de cette convergence de vues et de l’importance du positionnement de la Chine sur ces questions qu’a voulu témoigner le Président de la République en se rendant récemment en Chine dans le cadre de la préparation du Sommet du G20 de Cannes des 3 et 4 novembre prochains.

Sur les crises internationales, nos deux pays entretiennent un dialogue permanent.

Dotés d’outils similaires pour modeler le cours des relations internationales, membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies, puissances nucléaires, la France et la Chine ont une responsabilité particulière pour assurer la préservation de la paix et de la stabilité mondiales. Ni la France ni la Chine ne peuvent demeurer immobiles face aux bouleversements du monde.

Permettez-moi de revenir un instant sur la situation en Libye, où une phase nouvelle est en train de s’ouvrir. Ensemble, comme nous avons commencé à le faire lors de la Conférence de Paris du 1er septembre et comme nous continuerons de le faire dans le cadre des Nations unies, nous devons aider la Libye nouvelle à relever le défi de la reconstruction et de la stabilisation. La Chine a un rôle important à jouer dans ce processus. J’aurai l’occasion d’aborder ce sujet tout à l’heure, lors de mon entretien avec mon homologue chinois, M. YANG Jiechi.

Sur l’Afrique aussi, nous avons engagé un dialogue avec la Chine, auquel nous accordons une grande importance. Nos deux pays partagent une même confiance dans l’avenir du contient africain. Ils doivent travailler ensemble pour l’aider à relever les défis auxquels il est confronté : défi alimentaire, bien sûr, mais aussi défi du développement économique et, ne l’oublions jamais, défi de la démocratie.

Ne nous le cachons pas, il peut cependant exister des divergences d’approche entre la France et la Chine sur certains dossiers.

Ces divergences n’ont rien d’anormal : nos deux pays sont héritiers de traditions et de trajectoires de développement différentes. Il est donc essentiel, quand les difficultés se présentent, que nous puissions les aborder dans l’esprit de confiance et de franchise qui est l’essence même de notre relation et la marque de l’amitié profonde qui est la nôtre - le grand lettré PU Songling nous le rappelle : « La plus grande joie partagée entre les amis est de discuter ensemble ».

C’est le cas par exemple sur le dossier syrien. Face à la répression sanguinaire et à la fuite en avant du régime, la France dénonce les massacres et refuse la loi du silence. Aujourd’hui, la communauté internationale est de plus en plus unanime à condamner cette situation intolérable. Le Conseil de sécurité l’a condamnée, le Conseil des droits de l’Homme l’a condamnée. Nous travaillons pour que le Conseil de sécurité adopte désormais une résolution condamnant l’usage de la violence contre la population et organisant un régime de sanctions. Nous connaissons les préoccupations chinoises et respectons la position de notre partenaire. Je suis cependant persuadé que nous saurons trouver un accord face à une situation qui appelle une réaction urgente de la communauté internationale.

Je voudrais élargir mon propos à la question des droits de l’Homme. Vous le savez, la France, patrie des droits de l’Homme, a toujours eu la conviction d’avoir une responsabilité particulière, un message à porter au monde : un message de liberté, de démocratie, de solidarité et de dignité humaine. Cette conviction est au cœur de notre identité. Les Français y sont profondément attachés. Mais nous refusons de nous ériger en donneurs de leçons. Nous avons à cœur de développer un dialogue équilibré, conscient de l’existence de valeurs universelles, mais respectueux des points de vue de nos partenaires. C’est dans cet esprit que nous abordons le dialogue sino-européen sur les droits de l’Homme.

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Mesdames, Messieurs,

Avant de clore cette allocution, je voudrais vous délivrer un message d’optimisme et vous redire ma confiance dans la Chine, à vous qui, demain, construirez l’avenir de votre pays.

Ce message, je veux vous l’adresser au nom de la France, mais aussi au nom de l’Europe toute entière.

Ne négligez pas l’Europe. C’est un modèle inédit d’union politique, qui a garanti à notre continent une paix, une prospérité et une stabilité inégalées dans l’Histoire. C’est un continent qui, loin du déclin, reste aujourd’hui la première puissance économique et commerciale mondiale. Dans le monde de demain, l’Europe aura un rôle majeur à jouer, comme pôle de stabilité, de prospérité et de démocratie. Rien ne se fera sans la Chine, mais rien ne se fera sans l’Europe. L’Europe et la Chine ont donc besoin l’une de l’autre pour conforter leur développement et assurer ensemble la pérennité d’un monde multipolaire, gage de paix et de stabilité.

Il y a plus de trente ans, la France et l’Europe ont eu confiance en l’avenir de la Chine, la Chine « plus vieille que l’histoire », la Chine « très grand pays », « très grand peuple ». Et elles ont eu raison. Aujourd’hui, ayez confiance en l’avenir de l’Europe. Fidèles à la devise de votre université (NB - « maîtrise de soi et responsabilité sociale »), soyez les artisans d’un avenir où chaque individu, chaque peuple, chaque continent puisse trouver toute sa place. C’est dans cet esprit que nous pourrons continuer à renforcer l’alliance entre nos peuples et contribuer ensemble à construire un monde plus juste et plus équilibré.

Je vous remercie.

Dernière modification : 15/09/2011

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