Des livres, des bombes et des oliviers

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Faguowenhua et The Art Newspaper China présentent une nouvelle rubrique afin de partager avec le public chinois quelques grandes voix de la pensée française dont les réflexions, nourries de l’expérience inédite de la crise planétaire déclenchée par la pandémie de la covid-19, nous aident à décrypter le présent et à questionner le « monde d’après »

Des livres, des bombes et des oliviers (Walter Benjamin et la Pachamama)
Bruno Tackels
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Philosophe et critique de théâtre français, spécialiste de Walter Benjamin. Depuis 2017, il est installé en Colombie, dans les Andes. Il travaille actuellement à l’écriture d’un essai sur les relations de Walter Benjamin avec le théâtre.

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Janvier 2017, j’ai quitté ma ville, Paris, mes amis et tout ce qui formait mon univers social. Mai 2020, j’écris depuis la montagne colombienne, sur les hauts-plateaux de la cordillère, dans une maison de terre sèche entourée de chênes, à deux heures de marche de la première route. Ici, je suis en retrait, pas en retraite, mais retiré d’un monde dans lequel je n’arrivais plus à respirer, ni à écrire, ni à rien. Je me suis sauvé. Je suis venu ici pour sauver ma vie, ou pour la retrouver.
Déjà dans les années 2000, alors que je m’attelais à écrire la biographie du philosophe allemand Walter Benjamin [Walter Benjamin, une vie dans les textes, Actes Sud,2009], j’allais me réfugier, dès que possible, au milieu des oliviers, dans un mazet que me prêtait, sans condition, un chirurgien aisé. Un mécène, en quelque sorte, qui jugeait anormal que les écrivains, dans leur majorité, ne puissent vivre de leur travail.« Les livres, me disait-il, m’ont permis de tenir dans mon métier. La nuit, je ne dormais pas, je lisais. »
Walter Benjamin au dernier jour de sa vie
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Ces oliviers, à perte de vue, m’ont permis, longuement, de me tenir dans la compagnie de Walter Benjamin, faisant récit du millefeuille de la vie intense qui fut la sienne, brutalement interrompue, à 48 ans, par la traque nazie. Le 24 septembre 1940, au dernier jour de sa vie, en quittant le village de Banuyls-sur-Mer pour tenter de franchir la frontière espagnole, il a emprunté un chemin bordé d’oliviers, dont le plus âgé a plus de mille ans. Quand on le regarde aujourd’hui, on tourne le dos à de curieux petits renfoncements, taillés dans la roche, trace muette de la présence des Allemands qui y stationnaient leurs tanks. Dans son ABC de la guerre, que j’ai installé devant mon bureau, sur un lutrin, Brecht écrit, en face d’une photo montrant des bombes cachées sous les oliviers :

“Toi, l’olivier, qui de ton feuillage clément
Couvres si bien les meurtriers de tes frères
Tu es souvent comme ces femmes coiffées de blanc
Qui soudent les bombes pour un petit salaire.”
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Ici en Colombie, la région de Boyaca où je me suis installé connaît un micro-climat qui la rapproche des rivages méditerranéens. On y fait pousser de la vigne, de la lavande et des oliviers, importés par les Espagnols. Malheureusement, cette immense oliveraie a commencé à décliner au XIXe siècle, quand le roi d’Espagne a interdit l’importation d’olives colombiennes, beaucoup moins chères, et que des trafiquants ont importé d’Europe une maladie qui a décimé l’oliveraie de Boyaca. Un ingénieur, qui approche aujourd’hui des 90 ans, a donné sa vie pour redonner vie aux oliviers de sa région. Enfants et petits-enfants les cultivent, les commercialisent et le nombre de nouvelles cultures en devenir permet d’imaginer la création, prochainement, d’une coopérative, pour produire l’huile à des coûts et à des prix raisonnables.
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J’ai donc commencé à planter des oliviers. Des arbres-tests, pour évaluer leur adaptabilité aux différentes altitudes, entre 2100 et 2400 mètres, compensées par le climat tropical. J’ai planté des arbres fruitiers, et j’ai mis mon écriture en jachère. Trois années de silence. Puis la vague virale a déferlé, et la Colombie a pris, très tôt, des mesures radicales. Je suis confiné dans une forêt qui reprend peu à peu possession de ses monts spoliés par la déforestation. Et maintenant je comprends mieux ce qui m’a poussé à venir vivre ici.

Ici dans la vallée, nous avons le temps, et c’est un immense plaisir
Je suis parti à la recherche de l’essentiel, quatre réalités dont la disparition progressive, en France, me faisait dépérir : la terre, le temps, l’amour et l’écriture. Je suis en train d’apprendre, lentement, à retrouver ce lien puissant à la terre, et à tout ce qui en sort. Grâce à elle, je suis en train d’apprendre à reprendre mon temps, et je mesure maintenant tout ce temps où le temps nous a été volé. Depuis une dizaine d’années, j’ai vu cela grandir, ce temps que nous n’avons plus, le temps pour rien, le temps pour soi, occupés que nous sommes à ne pas avoir le temps. J’ai vu, entendu, senti cette vague déferler sur nous, au fil des années passées dans le monde numérique. Ici dans la vallée, nous avons le temps, et c’est un immense plaisir.
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Ce n’est pas, pour autant, le paradis. La Colombie ne se relève pas sans séquelles de cinquante ans de guerre civile. Dans les vallées andines, les paysans sont passés en dix ans de la ferme artisanale et familiale à la monoculture toxique et prédatrice. Plusieurs siècles y cohabitent en permanence. Le confinement l’a révélé avec force. Une amie est arrivée de Paris au moment où les autorités sanitaires colombiennes prenaient les premières mesures, obligeant les étrangers à un « auto-isolement » de 14 jours. Sur les conseils de l’ambassade de France, nous sommes venus ici, dans la montagne de Tinjaca.
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Les plus folles rumeurs se sont mises à circuler : mon amie était donnée mourante et moi très malade, le chauffeur qui l’avait conduite, ostracisé par sa propre communauté. Comme si resurgissaient d’un coup de très anciennes forces mythiques, qui remontent à la Conquista, directement associée à de terribles maladies amenées par les Espagnols, et dont les montagnes ont gardé toute la mémoire. Une situation qui ravive aussi la douloureuse époque de la diaboliation des malades du sida. La radio nationale diffuse toute la journée un communiqué pour lutter contre la stigmatisation des étrangers, en particulier des Français, dont certains ont été chassés, jetés à la rue par des hôteliers pris de panique, en pleine nuit, avec enfants et valises.

La puissance d’invention des médias du siècle dernier

Dans ce temps suspendu, outre les moyens de communication numériques, se fait jour la nécessité de redécouvrir la puissance d’invention des médias du siècle dernier. Avec des amis musiciens, nous sommes en train de monter une radio locale, Radio Tinjaca, le vieux modèle des radios libres. Une radio faite pour les gens de Tinjaca et avec eux. Une façon de reprendre le projet de Benjamin qui, déjà, faisait de la radio un projet d’élite pour tous.
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Sous l’effet évident du confinement, de nombreux comportements s’inversent. Des gens qui ne se parlaient pas s’entraident et mutualisent leurs courses, ils plantent et sèment à tout-va, loin de l’inquiétante monoculture de la tomate sous serre. La radio crée soudain une communauté d’hommes et de femmes qui n’existait pas. Une petite utopie en chemin. Ce temps viral – qui pour le moment nous donne le temps de penser, pour agir le temps venu – a le pouvoir inouï de dessiller les esprits, de rendre simples et évidentes des idées qui hier étaient tant moquées, et dissoutes par les gaz et les matraques.
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Notre civilisation, comme toute civilisation, produit en elle-même la barbarie qui la fait vivre, et le virus mondial a su trouver le frein d’urgence pour arrêter le train fou de la mondialisation. Ces deux célèbres (para) phrases de Walter Benjamin ne doivent pas faire illusion. Une fois le train stoppé, les voyageurs choqués vont descendre. Et que vont-ils faire ?

Le jour d’après

Tous les repères dominants s’effondrent. C’est fascinant, et un peu inquiétant, car le confinement peut accoucher de tous les scénarios. Le jour d’après, le libéralisme, bien qu’il soit carbonisé dans sa forme actuelle, est parfaitement capable de se régénérer, il sait très bien y faire, les crises l’y ont toujours aidé. La catastrophe naturelle aura bon dos, pour faire passer la pilule du jour d’après.

Mais le jour d’après, cette prise de conscience peut aussi se traduire dans des actes élémentaires, comme le refus tout simple de reprendre comme avant, et la volonté, vraiment collective, de traduire cette nouvelle conscience dans une politique du réel. Dans ce cas, le jour d’après, ce ne sera déjà plus la même République. Se posera très vite la question cruciale de savoir qui et comment se gouvernera le monde d’après.
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Ici, en Colombie, dans ma vie suspendue, le confinement mondial aura provoqué un retour à l’écriture. Peu avant la quarantaine, mon éditeur m’a passé commande d’un essai sur les relations de Walter Benjamin avec le théâtre. Je reprends tous ses textes en tirant les fils du Benjamin lecteur de théâtre, du Benjamin spectateur assidu, du Benjamin critique théâtral et du Benjamin compagnon de route de grands artistes, comme Brecht ou Piscator, mais surtout de la lumineuse Asja Lacis, cette artiste militante qui a donné sa vie aux enfants des rues, orphelins de la guerre, qu’elle réhumanisait par le théâtre. Il est temps de la remettre dans la lumière, et de réparer l’injustice de son effacement de l’histoire officielle, écrite par des hommes qui la détestaient.

Le maire a décrété la fermeture totale du village, cerné de barbelés

Ici je n’ai pu faire venir qu’une petite partie de ma bibliothèque, mais j’apprends que tout ce qui m’entoure, les arbres, les fleurs, les oiseaux, les abeilles et les papillons sont des livres, qui attendent d’être ouverts. J’écris donc comme j’ai toujours écrit, dans l’isolement de la Pachamama – la terre mère, pour les Amerindiens –, avec cette différence cruciale que mon amour ne viendra pas, il ne pourra pas venir, pas avant longtemps. Je viens d’apprendre que depuis vendredi, parce qu’un malade a traversé le village en voiture pour aller à l’hôpital du bourg voisin, le maire a décrété la fermeture totale, les routes sont envahies de blocs de béton et de barbelés.
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Un dernier mot sur mes livres, restés par milliers en sommeil dans les Ardennes belges, et devenus une compagnie imaginaire. Lorsque je pourrai les acheminer, je leur construirai, au milieu des oliviers, une autre maison en terre sèche, qui sera aussi un refuge pour les écrivains, ou simplement pour ceux qui veulent partir à la recherche de ce temps si précieux qu’on nous a trop longtemps volé. L’invention de nouvelles formes d’hospitalité – Con mucho gusto, comme on dit ici.

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Dernière modification : 02/08/2021

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