Conférence internationale pour la langue française et le plurilinguisme dans le monde - Intervention de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères (Paris, 14 février 2018)

Je veux naturellement saluer Monsieur le Président de la Cité internationale qui nous accueille, Monsieur le Président de l’Institut français pour tout le travail accompli pendant la préparation, Madame la Secrétaire générale de la Francophonie, Chère Michaëlle Jean, Chère Françoise, mes collègues du gouvernement, Madame la Secrétaire perpétuelle, et puis également les Parlementaires qui sont ici présents, les représentants du monde associatif venus nombreux. Je n’oublie pas Leïla, la représentante permanente personnelle du chef de l’État et qui fait énormément de par son œuvre et puis de par son engagement.

La langue française, la Francophonie, cause perdue ou atout essentiel ? Point d’interrogation. Habit usé ou bien commun ? Nouveau point d’interrogation. J’avoue que j’ai le bonheur de lire en ce moment de nombreuses tribunes, de nombreuses chroniques. Et quelque part, je ne peux que me réjouir du retour de ces disputes au sens de la disputatio latine, cette discussion organisée et dialectique qui va nous conduire effectivement vers l’annonce d’un véritable plan d’ensemble.
Finalement, cette référence à la disputation et à la latinité, elle est normale parce que la langue française et la francophonie puisent aussi à ces sources, ne l’oublions pas.
Et puis, si tous ces écrits, qui parfois s’entrechoquent, font irruption dans les journaux, sur internet, cela montre au moins que la langue française et la francophonie interpellent et ne laissent pas indifférents. Rien que cela, c’est une victoire. Une victoire sur l’attentisme, parce, si l’on n’y prend garde, la langue française et la francophonie, le plurilinguisme sont des causes qui étaient en train de disparaître des écrans radars.

De ce point de vue, nous sommes à un moment important effectivement de cette réflexion : ces deux jours où vous allez, où nous allons croiser les regards, vous tous et vous toutes qui venez des cinq continents. Je crois qu’il y a des attentes qui sont très importantes et je suis sûr que nous ne serons pas déçus au regard de la qualité des personnes qui sont ici présentes.

Si je me permets d’être aussi catégorique, ce n’est pas au nom d’une parole ministérielle réputée infaillible, au contraire, loin de là, errare humanum est, c’est parce que je revendique d’être, comme beaucoup d’entre vous ici, un militant de la francophonie depuis l’âge de mes quinze ans, et qu’à ce titre et à lui seul, je revendique aussi un point de vue, une part de vérité. Je crois que nous avons chacun ici une part de vérité sur la langue française, sur la francophonie, ce point de vue sur le monde. Mises bout à bout, toutes ces parts de vérité feront, je crois, une ambition renouvelée pour le français, pour la francophonie, pour le plurilinguisme.

Oui, renouvelée, parce que, Leïla Slimani l’a parfaitement dit, juste après sa nomination, s’attirant parfois les foudres mais elle a eu raison, en employant le mot de « déringardisée ». Déringardiser, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire actualiser ou rafraîchir comme lorsqu’on clique pour rafraîchir une page internet. Certes, il y a les pères fondateurs et les mères fondatrices, nous sommes tous éminemment respectueux et profondément irrigués des leçons et de la philosophie des fondateurs dans les années 1960. Mais il nous revient de rendre cela toujours plus actuel et contemporain, pour que cela soit entendu, accessible au plus grand nombre aujourd’hui dans le monde. On sait qu’il y a une concurrence forte et même si cela devient furieusement tendance d’être Français, la francophonie ne se résume pas à la France, loin de là. Au contraire, ce sont ces 84 États, ce sont de nombreux peuples, de nombreuses cultures. Donc, nous avons tout cela à construire ensemble.
La méthode qui a été proposée, je n’ai jamais vu aussi ouvert et aussi inclusif. D’une part, le site qui a été lancé et, effectivement, les chiffres rappelés par Pierre Buhler sont vraiment fantastiques. J’avoue que j’y vais régulièrement pour regarder les propositions qui sont mises en ligne. J’ai retenu par exemple que certains voulaient une Eurovision en français, il est vrai que souvent les chanteurs français s’expriment en anglais à l’Eurovision ; donc, il serait peut-être temps d’avoir d’autres façons de s’exprimer ; mais cela c’est le petit clin d’œil car lorsque l’on dit Eurovision, tout de suite on voit de quoi on parle… Il y a énormément de propositions qui sont très innovantes. Parce que, dans les ministères, évidemment on y réfléchit, nous sommes en train de préparer des propositions mais on a besoin de se confronter au sens positif, avec également tout ce qui vient du terrain et que vous portez les uns les autres.

Il y a cette conférence internationale, et j’y ajoute aussi le travail conduit avec le groupe des ambassadeurs francophones qui sont nombreux à être présents ce matin, nous nous sommes déjà vus, nous allons nous revoir. Cela permet de prendre en compte aussi l’ambition de tous ces États ou gouvernements qui sont parties à la francophonie. Bref, un gigantesque remue-méninge qui est bienvenu, n’en déplaise aux grincheux.
Je ne veux pas oublier les parlementaires, puisqu’ils sont nombreux à être là, le secrétaire général permanent de l’assemblée parlementaire de la francophonie. Et l’on a bien en tête que l’APF a précédé la création de l’ACCT de quelques années, de trois ans, il me semble, et que donc, les parlementaires ont eux aussi une part énorme de la construction de cette ambition francophone.

Tout comme vous, depuis ces nombreuses années de militantisme francophone, je me suis posé la question : de quoi la francophonie est-elle le nom ? Et puisque ce débat est ouvert, je voudrais encore une fois y apporter ma contribution.
D’abord, je crois que ce n’est pas une volonté hégémonique, très clairement, c’est plutôt au contraire une volonté de défendre la diversité. La langue française est aussi une langue de résistance ; souvenons-nous de la tragédie des Acadiens, souvenons-nous aussi d’Émile Chanoux, ce résistant valdôtain qui a été tué par les fascistes, c’est bien la langue française qui portait son engagement.
Je crois que nous pouvons tous nous retrouver, effectivement, dans le vœu formulé par certains, celui d’une francophonie qui ne tournerait pas le dos au monde mais qui l’embrasserait, celui qui ferait en sorte que les identités se conjuguent de façon plurielle.
Je dis très simplement : dissipons les incompréhensions, la cause le vaut. Pour ma part, je tends la main ou plutôt l’oreille pour continuer à dialoguer. Ce n’est pas dans le refus du débat que l’on peut construire et co-construire.

Quand on parle de langue française, il n’y a plus de Français, il n’y a plus d’étrangers, il y a d’abord des francophones, des francophiles parce que l’on peut être francophile sans être francophone, pour reprendre le néologisme de Jacques Attali, des francophilophones. Donc, on voit bien qu’on a une palette d’amoureux de la langue française, un bien joli nuancier. Quelles que soient les nuances, il y a quand même une même passion.

D’ailleurs, si nous avons à réfléchir aujourd’hui sur ce que nous pouvons apporter à la francophonie, ce n’est pas tant en tant que Français, en tant que Québécois, Congolais, Vietnamiens, mais c’est tout simplement en francophones. Parce que l’on doit se projeter et je crois que l’on se projette insuffisamment en tant que francophones. Nous, Français, nous projetons naturellement comme européens, mais francophones cela ne va pas de soi paradoxalement. Je pense que c’est le cas peut-être aussi ailleurs.

Donc, être francophone, c’est revendiquer une identité plurielle qui trouve son sens à la fois dans l’unité et dans la célébration de la diversité. Unité, diversité, on peut dire « cela s’oppose », mais Joseph Proudhon, au XIXe siècle montrait combien c’était la tension entre deux termes antinomiques qui pouvait créer justement l’action. Eh bien, nous avons envie de passer à l’action, au sein du gouvernement naturellement où la francophonie est déjà une aventure collective, mais également avec vous toutes et vous tous.

Cela fait des années, voire des décennies, que les rapports et recommandations s’accumulent sur le sujet de la francophonie. On parle de 700 millions de Francophones dans le monde en 2050, mais combien parleront réellement français ? On a énormément de questions à résoudre ensemble pendant ces deux journées. Comment accompagner ce formidable bond démographique, en matière d’apprentissage de la langue, et plus largement d’éducation, de formation ? Comment enrayer, par ailleurs, - soyons lucides - les situations de déclin que l’on constate dans les espaces traditionnellement francophones et francophiles ? Comment développer, partout, de nouvelles solutions d’enseignement, de nouvelles pratiques du français ? Comment faire évoluer l’image de la langue, oui, l’image, ce n’est pas un mot tabou. Une langue de culture, mais aussi langue d’opportunité et de mobilité pour la jeunesse de tous les continents ? Comment faire en sorte que les jeunesses empruntent les routes de la liber té et non pas les routes de la nécessité, comme le dit si joliment le président de la République.

Comment s’assurer que les contenus en langue française puissent prospérer envers et contre les algorithmes ?

Voilà quelques-unes des questions qui sont posées de manière récurrente.
Aujourd’hui, pour y répondre, nous changeons de méthode. Nous vous donnons la parole en mobilisant les forces vives que vous êtes pour avoir le retour du terrain, des bonnes pratiques, des idées décapantes, disons-le, pour mieux promouvoir le Français mais aussi le plurilinguisme.
Je voudrais insister sur ce lien entre français et plurilinguisme, car nous ne sommes pas là pour sonner la charge d’une langue contre une autre, pour renouer avec le mythe mortifère d’un universel écrasant, loin de là. La force du français, c’est vraiment d’être un universel partagé, de porter en son sein une authentique diversité culturelle. Le français est très clairement une langue de partage. Je paraphraserai bien volontiers l’écrivain nigérian Chinua Achebe qui écrivit : « l’anglais est devenu une langue africaine ». Mais le français est aussi devenu une langue africaine, tout comme il est une langue américaine, asiatique, que sais-je encore.
Je ne finirais pas sans vous dire quelques mots de l’engagement du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

À travers les lycées français, qui scolarisent 350 000 élèves, Français et étrangers ; à travers les instituts français et les alliances françaises, les filières bilingues et l’action de l’AFD bien sûr. À travers nos industries culturelles et créatives que nous encourageons avec Françoise. Nous avons un certain nombre d’enjeux et de défis à relever pour certains des éléments que je viens de citer. Nous avons une réflexion sur l’enseignement français à l’étranger mais là aussi, il s’agit de se réinventer. Quand on se trouve au bout de la logique qui n’en est pas une, il faut faire en sorte que l’on parvienne à se doter d’une véritable stratégie et des moyens adéquats pour assumer cette omission.

Nous avons besoin de renouveler nos approches, aujourd’hui, vous avez la chance et la possibilité d’avoir un véritable effet sur le réel.
C’est donc un programme très excitant qui nous attend.
Je voudrais d’ores et déjà remercier les équipes de l’Institut français, en particulier Pierre Buhler, Anne Tallineau et Christophe Chaillot, qui ont porté avec talent et passion ce projet de conférence dans un temps très contraint. Je veux leur dire, parce que « qui aime bien châtie bien », leur dire affectueusement que MOOC en français se dit CLOM. Dans le programme on peut parler de « CLOM », de cours en ligne ouvert et massif. Comme quoi, la Francophonie est une hygiène de vie. Matin, midi et soir, on doit se rappeler que l’on appartient à cette vaste communauté.

Je vous remercie toutes et tous, c’est maintenant le moment de passer aux travaux pratiques. Mais avant tout, souvenons-nous de ce mot de Léopold Sédar Senghor dans la revue « Esprit », une revue personnaliste publiée en 1962. C’était d’ailleurs le premier numéro consacré à la Francophonie depuis longtemps. Il y évoquait la francophonie comme l’humanisme intégral et Jean-Marc Sauvé évoquait aussi les valeurs sous-jacentes. Il évoquait la francophonie comme étant le lien entre toutes ces énergies dormantes qui se réveillent à leur contact. J’ai devant moi des énergies qui ne sont pas dormantes, qui sont bel et bien vivantes et je suis sûr que nous ferons beaucoup de choses ensemble.
Je vous remercie.

Dernière modification : 23/08/2019

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