Conférence de presse de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, et de Mme Marise Payne, ministre australienne des affaires étrangères

Propos de M. Le Drian (Paris, 26 février 2019)

Madame la Ministre, chère Marise,

Je voudrais tout d’abord vous dire tout le plaisir que j’éprouve à vous retrouver ici à Paris, quelques mois après la visite du président Macron à Sydney. Je n’oublie pas la densité de nos échanges lorsque nous étions en charge, vous et moi, des affaires de défense. Et j’ai eu le plaisir de prolonger depuis plusieurs mois ces échanges, alors que nous sommes tous deux chargés de l’action extérieure de nos pays. En fait, nous nous suivons. Tu connais mon attachement au partenariat avec l’Australie.

Cela a pour traduction la plus spectaculaire, bien sûr, cette coopération unique que nous avons initiée en 2016 autour du programme de construction en Australie de douze sous-marins. Ce projet qui vient de franchir une étape importante, il y a quelques jours, liera nos deux pays pendant des décennies. Il est le témoignage de la confiance que nous nous faisons et doit être le ferment de coopération dans tous les domaines, industriel, de recherche, éducatif et bien entendu de défense et en matière de politique étrangère.

Nous avons en effet la même approche de la scène internationale, fondée sur la préservation des grands équilibres mondiaux, et d’un ordre international fondé sur le droit et le multilatéralisme.

La France et l’Australie sont ce que j’appelle des puissances de bonne volonté, démocraties attachées à la coopération internationale pour résoudre les défis communs de l’humanité, plutôt que de le faire par la confrontation. Mais dans « puissances de bonne volonté », il y a le mot puissance et de ce point de vue nous sommes également les représentants de deux pays qui savent investir pour avoir les moyens de participer au règlement des crises internationales. Dans la lutte contre le terrorisme, et contre Daech en particulier, nos deux pays ont agi côte à côte, au sein de la coalition internationale, et ont su prendre leurs responsabilités pour priver cette organisation de sa base territoriale aujourd’hui quasiment anéantie.

Notre coopération est aussi permanente et elle s’étend désormais à d’autres sujets. Je tiens à remercier à nouveau l’Australie d’avoir accepté d’accueillir au second semestre 2019 la deuxième édition de la conférence « No Money for Terror » sur la lutte contre le financement du terrorisme.

La défaite territoriale de Daech n’écartera pas toute menace, parce que cette organisation est en train de muter. La crise n’est pas terminée et nous devons parer à toute résurgence terroriste. En Irak, d’importants efforts restent aussi à fournir pour stabiliser la paix.

En matière de non-prolifération nos vues sont également proches et avec l’Australie nous sommes convenus de la nécessité de continuer à exiger de la Corée du Nord une dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible conformément aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, orientations que Pyongyang ne respecte pas aujourd’hui.

De manière plus spécifique le partenariat franco-australien se décline aussi toujours plus concrètement dans le Pacifique et l’océan Indien, en particulier dans le cadre de l’initiative franco-australienne AFIniti. La visite du président de la République à Sidney en mai dernier a permis de poser les bases de cette vision commune pour un espace asiatique indopacifique inclusif.

Nous avons déjà mené à bien plusieurs des vingt projets structurants que compte cette initiative AFIniti. La France et l’Australie ont notamment signé un mémorandum d’entente sur la coopération spatiale, organisé le premier symposium franco-australien des industries de défense en septembre dernier, mis en place un double diplôme en ingénierie navale. Avec nos partenaires, nos deux pays ont également lancé l’initiative « adaptation et biodiversité dans le Pacifique », lors de la deuxième édition du « One Planet Summit » qui s’est tenu à New York en septembre dernier, pour soutenir en particulier les États insulaires dans leur lutte contre les effets du changement climatique.

D’autres projets suivront et couvriront notamment la question des énergies renouvelables ou encore l’auto-résilience des récifs coralliens.
Voilà, de la défense en passant par le développement durable, par la formation, par le commerce, nous exploitons toutes les opportunités de coopération. Et si près de 17.000 kilomètres séparent nos deux capitales, je crois pouvoir dire que jamais une telle distance n’a paru si réduite.

Madame la Ministre, chère Marise,

Nous avons tous les deux pris une part active au renforcement du partenariat stratégique de sécurité et de défense entre nos deux pays, même une part très active, on peut le dire. C’est donc à ce titre et au titre de notre amitié déjà ancienne que je suis heureux d’avoir à nouveau l’occasion de vous recevoir en France et ainsi de faire connaître la vigueur du partenariat franco-australien. Je crois pouvoir dire que dans une scène internationale troublée, il est utile que des puissances comme la France et l’Australie puissent faire la démonstration concrète de ce que la coopération internationale produit de positif au bénéfice de nos concitoyens.

À nouveau, ma chère Marise, bienvenue à Paris !

Q - Bonsoir. Cette question s’adresse aux deux ministres. Vous avez évoqué des puissances de bonne volonté, une responsabilité commune, notamment dans la lutte contre le terrorisme et la situation en Syrie. À la lumière des dernières annonces de la Maison Blanche qui fait état d’un maintien d’une présence militaire américaine en Syrie, considérez-vous que la donne a de nouveau changé et considérez-vous que des pays comme la France et l’Australie puissent répondre à l’invitation formulée notamment par les Kurdes de former une force internationale qui pourrait être présente au sol en Syrie, pour préserver une certaine stabilité dans le Nord-Est syrien ?

R - En ce qui concerne la France, on ne peut que se féliciter de la décision américaine de laisser des soldats dans le Nord-Est syrien. Maintenant, il importe de travailler à la concrétisation de cette opportunité et aux conditions de sa mise en oeuvre. Nous pensons tout à fait souhaitable de rester aux côtés des forces démocratiques syriennes, de ceux qui ont oeuvré à la lutte contre Daech, en consentant des sacrifices considérables. Donc, de ce fait, la décision américaine est une bonne chose. Nous attendons maintenant d’approfondir avec les autorités américaines les conditions de cette mise en oeuvre, le concept opérationnel qui l’accompagne et quand nous aurons toutes ces informations nous serons à même de prendre une décision.

Q - Bonsoir. Monsieur le Ministre, nous avons appris hier que treize djihadistes français ont été transférés par les forces démocratiques syriennes, ils ont été livrés aux forces irakiennes, pour être jugés à Bagdad, voire y être détenus. Je voudrais savoir s’il s’agit d’une nouvelle procédure, si on peut s’attendre à ce que d’autres djihadistes français soient transférés du Kurdistan syrien vers Bagdad, pour y être jugés ? Enfin, qu’en est-il de la situation des femmes et des enfants, dont la France avait dit il y a quelques mois vouloir s’y intéresser au cas par cas, et notamment envisager le rapatriement des enfants français qui sont dans des camps au Kurdistan syrien actuellement ? Il semble que ces derniers mois leur situation n’ait pas avancé aussi vite que certains l’auraient souhaité. Qu’en est-il ?

R - D’abord sur les faits que vous énoncez. Nous n’avons pas à commenter les rapports entre les forces démocratiques syriennes et les autorités irakiennes. Je vous rappelle simplement la position que j’ai régulièrement, depuis déjà plusieurs années, exposée devant vous. Les autorités judiciaires irakiennes sont légitimes à poursuivre l’ensemble de ceux qui ont commis des crimes sur leur territoire, quelle que soit leur nationalité. Par ailleurs, sur les femmes et les enfants qui sont dans des camps tenus par ces mêmes forces démocratiques syriennes, mais aussi à l’égard d’enfants qui auraient été retenus en Irak, nous avons toujours dit, et nous continuons à le dire, que ce traitement se fait au cas par cas. Singulièrement, en ce qui concerne les enfants, il y a déjà eu des cas. Il n’y en a pas depuis quelque temps, mais il n’est pas exclu qu’il y en ait d’autres. Cela se fait véritablement au cas par cas pour les enfants et généralement en relation avec la Croix rouge internationale.

Q - Comment la France considère-t-elle les enjeux de sécurité dans l’espace indopacifique ?

R - D’abord, elle considère ces enjeux comme un pays riverain de l’Indopacifique et donc comme faisant partie de sa propre sécurité. Ensuite, elle considère ces enjeux en partenariat, singulièrement avec l’Australie et l’Inde, avec lesquelles nous avons à la fois des initiatives communes de sécurité et des échanges extrêmement fréquents, même des dispositifs de manoeuvres communes dans certains cas et nous voulons renforcer ce trilogue sécuritaire. C’est aussi le sens du discours qu’évoquait tout à l’heure Marise et qu’avait prononcé le président Macron sur le « Canberra » à Sidney. Et nous pensons aussi que la zone indopacifique est un grand enjeu de sécurité de la planète dans l’avenir parce que c’est une zone de trafics commerciaux très importants mais c’est aussi une zone à risque. C’est pour ces trois raisons que nous voulons renforcer notre collaboration. Merci beaucoup./.

Dernière modification : 28/02/2019

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