Conférence de Jean-Marie Gustave Le Clézio [中文]

JMG Le Clézio, lauréat du prix Nobel de littérature en 2008, fera une conférence samedi 30 novembre à 9h, à l’institut des langues étrangères de l’université de Wuhan.

Mme LIAN Ying, qui achève un doctorat sur l’œuvre de JMG Le Clézio, nous livre ici sa vision et son ressenti sur l’œuvre de cet écrivain :

Pour un regard extatique

Jean-Marie Gustave Le Clézio, lauréat du prix Nobel de littérature en 2008, avec une cinquantaine d’ouvrages de genres diversifiés, est certainement l’un des plus grands écrivains qui éclairent la littérature française et mondiale contemporaine. Il pense que l’artiste est quelqu’un qui doit montrer du doigt une parcelle du monde ; faire suivre au lecteur son regard et entrer dans son aventure. Quand je lis Le Clézio, j’apprends à voir le monde d’une autre façon, j’y trouve des choses silencieuses et fortes, des choses pleines de beauté et de mystère, j’entre dans l’autre bout de l’espace et du temps et je me plonge dans des rêveries aussi vieilles que modernes. C’est juste cette perception merveilleuse et indicible qui m’a décidé à consacrer quelques années universitaires à son oeuvre.

Tout commence par un petit garçon inconnu

Il y a quatre ans, par hasard, j’ai pris un livre intitulé L’Inconnu sur la terre dans la bibliothèque de la salle de lecture de notre université. Avant, je n’avais jamais lu Le Clézio. J’ai été immédiatement charmée par ses premières pages dédiées à la description de l’apparition mystérieuse d’un petit garçon inconnu. « Qui est-il ? Je ne sais pas encore. Il n’a pas de noms. Il n’est pas encore tout à fait né ». [1] Assis sur « son nuage en forme de dune », il regarde silencieusement ce qui l’entoure, avec un sourire qui « ne veut rien dire de précis, mais qui s’amuse tout seul et qui fait briller plus fort ses yeux noirs ». [2] Lorsque je me suis plongée avec curiosité dans la contemplation cosmique de ce petit garçon, une association étrange s’est tissée en un instant : ce garçon inconnu aux yeux noirs m’a fait penser à un poète chinois contemporain, très significatif pour moi, qui s’appelle Gu Cheng dont un vers très fameux est : « La nuit me donne les yeux noirs, avec lesquels je cherche la lumière ». [3] Ce poète de génie est marqué par sa prédilection pour l’image de l’enfant au regard extatique, qui se trouve souvent dans une ivresse de la vie. Quand j’étais lycéenne, la lecture des poèmes de Gu Cheng était la seule chance de fuir l’étouffement et l’ennui de ma réalité. En suivant son regard enfantin scrutant le monde, en entrant dans son monde transparent, j’ai pu apaiser l’angoisse de l’avenir et la terreur du concours du Gaokao. C’est un souvenir précieux pour moi. Quand j’ai commencé à suivre le petit garçon chez Le Clézio, j’ai fortement ressenti la même fraîcheur et la même puissance que celles de Gu Cheng. Leurs regards sont pareillement vidés de substances psychologique et sociale, très sensibles aux infimes détails, à la beauté du quotidien, ouverts en grand pour fusionner avec le cosmos. Cette coïncidence s’est produite dans mon imaginaire et dans mon ressenti, sans raison, de façon imprévue. C’est cette expérience extraordinaire qui a éveillé ma passion pour Le Clézio.

La richesse du regard leclézien

L’Inconnu sur la terre n’est pas seulement un essai, mais aussi une longue histoire de la nature « depuis la première heure de l’aube jusqu’à la nuit », une interrogation métaphysique sur l’existence, sur le langage et sur la littérature, non par une grande intrigue ni par un examen rigoureux, mais dans une poétique du monde élémentaire qui surgit sous le regard du petit garçon qui n’exerce que deux activités capitales : contempler et vagabonder, à la recherche de l’extrême lumière. Le regard s’assimile à la respiration, à la vie, circule entre le corps humain et le cosmos, porte une transcendance matérielle. Tout comme dans ses autres ouvrages, le regard est l’essentiel de sa narration poétique, il possède la force d’abolir la barrière entre l’intérieur et l’extérieur à travers la libération des matières vivantes en nous ; du potentiel poétique des éléments naturels et des objets quotidiens. Le regard leclézien est une manière de comprendre le monde par la fusion poétique, sans le réduire ni l’aliéner.

Cela manifeste toute l’esthétique de l’écrivain, il fait apparaître le monde dans un langage-lumière. À la différence du langage de la société civilisée qui repose sur la raison, le langage-lumière est celui qui est dépouillé du signifiant, qui n’a pas encore perdu sa magie, qui n’a pas rompu avec sa vieille liaison avec les choses. Ce langage susceptible de saisir la diversité du monde ne peut être appris que dans la contemplation silencieuse. L’écrivain concrétise son grand rêve grâce à ce regard qui libère les mots et réhabilite le merveilleux de l’univers.

D’ailleurs, sa manière de regarder symbolise son identité multiple. Il a été présenté comme « l’exploiteur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante ». Son regard veut toujours aller vers un ailleurs. Il regarde vers son propre passé et simultanément celui des civilisations différentes. À la différence de la vision histographique officielle, celle de Le Clézio sur l’histoire est plutôt fragmentée et subjective, mais également collective et universelle en intégrant l’expérience d’une communauté. Originaire d’une famille mauricienne en France, il déclare dans le préambule de Haï (1971) : « Je ne sais pas trop comment cela est possible, mais c’est ainsi : je suis un Indien » et encore dans le préambule de L’Afrique en 2004 : « J’ai longtemps rêvé que ma mère était noire ». La question de l’identité culturelle est toujours attachée au thème du regard car son regard veut se délivrer de la prison de la subjectivité qui domine la culture occidentale, découvrir et rejoindre l’Autre.

À mon avis, il est un écrivain exemplaire du regard. À la différence de Sartre qui considère que le regard est une oppression, pour Le Clézio, savoir regarder est la condition initiale pour être vivant. Regarder n’est plus seulement une simple fonction organique qui nous fait entrer en rapport charnel ou matériel avec le monde, mais aussi une action première, une manière prioritaire qui nous conduit à nous assurer de notre existence et à coïncider avec l’euphorie d’être au monde. En plus, le regard constitue le médiateur entre la perception existentielle et le langage susceptible de l’exprimer. Son regard extatique est le générateur de son écriture : le regard est le signe essentiel de la vie.

Des paradoxes intéressants

On appelle Le Clézio un « nomade immobile », cette désignation révèle d’une manière oxymore le noeud de ses paradoxes tout au long de son itinéraire de vie et de création artistique. Son écriture veut rétablir les liens directs et spontanés avec le monde par l’intermédiaire du langage humain, faire apparaître le silence cosmique par les mots, célébrer la nostalgie de l’origine à force de regard contemporain. D’ailleurs, il souhaite protéger « l’invisibilité » du peuple minoritaire par son action d’écrire qui aboutit cependant à la suppression de cette invisibilité.

Faire des recherches sur son oeuvre a pour objectif de sentir la richesse et la profondeur ce regard, qui veut échapper pourtant à l’analyse et à la dissertation, qui appelle plutôt une aventure sensorielle élargie à la communion de la vie. Tenter d’expliquer son regard par une thèse universitaire, est-ce aussi un paradoxe ou pas ? En tout cas, c’est vraiment passionnant de m’enfoncer moi-même dans un paradoxe et de m’en apercevoir : « Voir, c’est être au fond de soi, et au même moment, être autour de l’univers. Comment dire cela ? C’est presque impossible, tellement c’est beau, et vaste. » [4]

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Mme Lian Ying et JMG Le Clézio

A la conférence qui a eu lieu à l’école normale de l’Est de la Chine en 2011, j’ai posé à Le Clézio une question concernant le regard de l’écrivain, il m’a répondu ceci :

« Votre question consacrée au regard est très intéressante parce qu’on met l’accent sur les caractéristiques de la littérature. Les écrivains ne sont pas des politiciens, ce ne sont pas des personnes qui agissent dans la vie ; ce ne sont pas des hommes, des femmes d’action ; ce sont des gens qui regardent et qui transcrivent leur regard au moyen de leurs émotions, au moyen de leurs langages, et si leur réaction peut apparaître, c’est au travers de ce regard, à travers cette capacité d’être témoin, de témoigner de la vie réelle. C’est pourquoi le roman est si populaire aujourd’hui, c’est un mode de communication, comme le cinéma, c’est un mode populaire, parce que c’est un mode qui utilise effectivement le regard et l’interprétation de ce regard, parce que c’est le seul moyen, pour les écrivains, pour les lecteurs aussi, c’est le seul moyen qu’ils ont d’agir dans la vie ; ils ne sont pas des politiciens.

Il y a une métaphore dans Védanta ; ce livre de sagesse d’un indien saint. Il y a une métaphore qui dit que sur l’arbre du monde, il y a deux oiseaux, il y en a un qui mange les fruits de l’arbre et l’autre qui le regarde, qui ne mange pas. Je crois que c’est une métaphore qui s’applique assez bien au rôle de l’écrivain. Il est à la fois l’oiseau qui mange et celui qui regarde et ne mange pas. »

Mme LIAN Ying, doctorante en co-tutelle sous la direction de Mme WANG Jing de l’université de Wuhan et d’Eric BENOIT de l’université Bordeaux 3, prépare une thèse dont le titre est « L’extase du regard, étude sur l’oeuvre de J.M.G Le Clézio ». Elle soutiendra sa thèse en mai 2014.

Pour plus d’informations sur la conférence de JMG Le Clézio :

http://www.faguowenhua.com/arts-et-culture/litterature-17/conference-de-jean-marie-gustave-le-clezio-a-wuhan.html?lang=fr

[1J.M.G Le Clézio, Inconnu sur la terre, Gallimard, p. 7

[2J.M.G Le Clézio, Inconnu sur la terre, Gallimard, p. 8

[3Gu Cheng(顾城),《一代人》中诗句:“黑夜给了我黑色的眼睛,我却用它来寻找光明。”

[4J.M.G Le Clézio, Mydriase, Edition : Fata Morgana, p. 55

Dernière modification : 29/11/2013

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