Bernard Stiegler : L’Avertissement

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Faguowenhua et The Art Newspaper China présentent une nouvelle rubrique afin de partager avec le public chinois quelques grandes voix de la pensée française dont les réflexions, nourries de l’expérience inédite de la crise planétaire déclenchée par la pandémie du covid-19, nous aident à décrypter le présent et à questionner le « monde d’après »

L’Avertissement
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Bernard Stiegler
Philosophe français, qui dirige depuis 2006 l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) qu’il a créé au sein du Centre Pompidou.
Un extrait de son livre "Les Liens qui Libèrent" qui sera publié courant 2020

La pandémie qui a paralysé le monde en quelques semaines révèle désormais comme une évidence l’extraordinaire et effroyable vulnérabilité de l’actuel « modèle de développement », et la potentielle multiplication de risques systémiques combinés qui s’y accumule. Elle prouve que ce modèle est condamné à mort, et qu’il nous condamnera à mort avec lui, où que nous soyons dans le monde, si nous ne le changeons pas.

Qu’il y ait encore à ce jour (le 9 avril 2020) des personnes pour se demander pourquoi on bloque l’économie mondiale pour une crise sanitaire « qui fait moins de mort que les accidents de la route », et que ces personnes témoignent ainsi du fait qu’elles ne semblent pas comprendre que si le nombre de morts est limité, en France, et en Italie, c’est parce que des mesures drastiques ont enfin fini par être prises (1), cela témoigne du fait qu’une grande partie du problème qui nous menace tous est la bêtise sur laquelle ce modèle de développement repose fonctionnellement.

C’est le cas parce qu’il impose à des réalités vivantes (la nature et les êtres humains) des modèles mécanicistes qui intoxiquent ces réalités vivantes. Ne pas comprendre que le problème n’est pas de savoir si la pandémie a fait plus ou moins de mort que les accidents de la route, c’est ne pas comprendre que dans le vivant, les dynamiques exponentielles sont la règle, comme l’écrit Darwin en 1859 : Il n’y a pas d’exception à la règle selon laquelle chaque être organique croît naturellement à un rythme si élevé que, s’il n’était pas détruit, la terre serait bientôt couverte par la descendance d’une seule paire.

La grippe dite « espagnole » qui émergea en Amérique du Nord, et qui fit cinquante millions de victimes, voire le double, selon les estimations, fut mondialisée par ce qui était alors la Première guerre mondiale. Elle n’eût sans doute pas été une telle catastrophe sans l’accélération mécanique (par bateau et autres voies de mouvements de troupes) de la diffusion du virus. Le Covid-19 quant à lui a été transporté et a vu sa diffusion s’accélérer du fait de la guerre économique mondiale qu’est devenu notre « modèle de développement », en particulier depuis la « révolution conservatrice ».

C’est pourquoi ce « modèle de développement » est en réalité un modèle de destruction, longtemps considérée « créatrice » – et cette destruction s’accomplit depuis les deux dernières décennies à travers la guerre civile et économique mondiale désormais conduite via les armes de destruction massive computationnelle qui s’imposent avec l’innovation réticulaire et disruptive. Lorsqu’il déclara « nous sommes en guerre », le président Macron aurait dû préciser : depuis des décennies, et plus précisément, depuis cette « révolution conservatrice » qui aura systématiquement et systémiquement détruit les constructions sociales qui avaient au long des deux siècles précédents et surtout avec Rossevelt (1933), la Convention de Philadelphie (1944) et le « compromis fordiste » de l’après-guerre (et dans le contexte de la Guerre froide) relativement limité les effets anti-sociaux de la lutte économique (notamment sur le plan sanitaire (2).

Dans Bifurquer. « Il n’y a pas d’alternative », un ouvrage co-écrit avec le Collectif Internation (et qui paraît en même temps que le présent article aux éditions Les Liens qui Libèrent), nous posons comme base du travail transdisciplinaire qui l’a produit que ce modèle destructif de développement atteint ses limites ultimes, et que sa toxicité, de plus en plus massive, manifeste et multidimensionnelle (sanitaire, environnementale, mentale, épistémologique, économique – accumulant les poches d’insolvabilité qui deviennent de véritables océans), est engendrée avant tout par le fait que l’économie industrielle actuelle, comme Nicholas Georgescu Rœgen l’objecta à Joseph Schumpeter dès 1971, repose dans tous ses secteurs sur un modèle physique dépassé – un mécanicisme ignorant les contraintes de localité en biologie et la tendance entropique dans l’information computationelle réticulé (3).

Un aspect fondamental de cet archaïsme scientifique structurel est qu’il élimine a priori la dimension irréductiblement locale des phénomènes biologiques et humains – en vue de justifier une globalisation qui fragilise et finalement ruine des régions entières du globe, depuis des décennies, et qui ne peut que conduire à la multiplication de catastrophes telles que celle que nous vivons, lesquelles se combineront toujours plus avec des problèmes climatiques, d’épuisement de ressources, d’exacerbation des tensions pour accéder à ces ressources, de régressions mentales et sociales, de ruines financières, etc.

C’est pour établir un diagnostic précis et préconiser une méthode générale afin de sortir de cet état de fait sans droit que cet ouvrage a été écrit – juste avant la pandémie – et présenté dans ses grandes lignes à Genève le 10 janvier 2020. Les propositions qui y sont exposées répondent par avance aux questions de l’après-pandémie – et en vue de rebâtir non pas une économie de guerre, mais une économie de transition vers une paix économique mondiale, basée sur un nouveau pacte économique à même de concrétiser un traité de paix.

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Après 2008, et après la restauration au cours de la décennie suivante d’une financiarisation non seulement toujours aussi absurde (où l’on a recapitalisé les banques sans leur imposer en rien une nouvelle politique d’investissement), mais intensifiée à un point extrême par la disruption numérique, on peut douter que pour construire l’après-crise sanitaire, on puisse encore faire confiance aux entreprises et aux banques quant à leur volonté et quant à leur capacité à modifier leurs politiques d’investissement – et cela, parce qu’il y a derrière ces puissances économiques des actionnaires qui les tiennent en respect en leur appliquant constamment un revolver sur la tempe.

C’est pourquoi, s’il est évident que la question première est la reconstitution de localités économiques et politiques fonctionnelles, seules capables de lutter contre l’entropie – et il y a à cela des raisons scientifiques – , et de localités ouvertes, diversement réticulées, ce qui devient l’opérateur transitionnel est la mise en œuvre progressive de nouvelles normes comptables contraignantes, c’est à dire : pénalisant fonctionnellement l’entropie aux niveaux micro-économique, méso-économique et macro-économique.

Cette transformation résolue des normes comptables peut et doit s’opérer par la mise en place dans le monde entier d’ateliers d’innovation économique territoriale en réseau, créés en vue de constituer des polarités et des réticularités économiques contributives, toutes orientées par la priorité absolue de la lutte contre l’entropie – ces voies étant par nature diverses. C’est pourquoi Bifurquer propose la mise en place immédiate de territoires laboratoires reliés à travers une instance appelée l’internation.

En outre, la question fondamentale de l’instruction comptable à l’ère des algorithmes est la technologie de la calculabilité, qui doit devenir une technologie de l’incalculabilité : une refondation de l’informatique théorique est indispensable – et, à partir d’elle, une réticulation contributive doit se mettre en place. L’actuel modèle de la data economy est fondé sur une informatique théorique tout entière asservie au modèle néolibéral tel que l’auront requalifié Friedrich Hayek et Herbert Simon en assignant à l’information la fonction de tout réduire à la calculabilité du marché – éliminant de ce fait la prise en compte des incalculables, qui sont toujours à l’origine des bifurcations, qu’elles soient positives ou négatives.

Tant que cette réduction de toute décision à un calcul continuera à s’imposer en toutes choses, nous sommes voués à des calamités, ce dont l’actuelle situation sanitaire globale est le premier avertissement.

1) Et c’est pourquoi la Grèce et la Croatie, par exemple, qui ont pris immédiatement des mesures de confinement, ont pour le moment des bilans beaucoup moins lourds.

2) La logique fondamentale de ce disruption

3) Cf. John Pfalz, Entropy in Social Networks, Dept. of Computer Science, University of Virginia, qui écrit : « Under continuous change/transformation, all networks tend to “break down” and become less complex. It is a kind of entropy.”

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Dernière modification : 12/07/2021

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