2020 selon l’économiste français Jean Tirole [中文]

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Madame Charlène Qian Tongxin, journaliste à China Business news, partage son interview de notre compatriote et Prix Nobel d’économie Jean Tirole, réalisée à Shanghai le 5 décembre 2019, avec les lecteurs des réseaux sociaux du Consulat général de France à Shanghai. Nous la remercions pour ces quelques réflexions sur le contexte économique mondial pour 2020.

1 - China Business news : Parlez- nous un peu de votre livre :

Juste après le prix Nobel 2014, j’ai rencontré beaucoup de gens dans la rue, qui m’arrêtaient pour me féliciter. Mais ils me disaient aussi que ce que j’écrivais était un peu trop technique, que je devais mieux "partager" l’économie. J’ai alors perçu ma responsabilité d’écrire pour un plus grand public, parce que l’économie est accessible au grand public. Elle ne doit pas s’adresser seulement aux dirigeants d’entreprises ou aux gouvernements et autorités de régulation. J’ai voulu partager ma conviction que l’économie peut être une force pour le bien commun, peut rendre le monde meilleur. Bien utilisée, elle permet de comprendre le monde dans lequel on vit ; elle propose aussi des solutions. Et en ce sens le livre porte un message d’optimisme. Dans la 2e partie de mon livre, je montre comment l’économie apporte des idées et des solutions sur des sujets aussi divers que les plateformes, le climat, les crises financières, le chômage, etc. La 1e partie en revanche parle du métier d’économiste, que souvent les gens ne connaissent pas, et de comment ce métier change aujourd’hui.

2. Guerre commerciale : comment va se terminer la guerre commerciale ?

Prédire ce qui va se passer est toujours difficile. Comme je l’explique dans Economie du bien commun, les économistes sont plus à l’aise pour identifier des facteurs de risque et trouver des solutions que pour prédire (cependant on les prend souvent pour des prévisionnistes). Ce matin au forum, Thomas Sargent rappelait qu’une guerre commerciale n’est pas une bonne idée dans l’ensemble. Mais s’il y a globalement des gains au libre-échange, il y a des perdants, qu’il faut compenser. Ils perdent leur travail à cause des importations (comme ils peuvent le perdre à cause du changement technologique). Cependant il y a des gains pour la communauté dans son ensemble parce que le libre-échange augmente la concurrence entre entreprises et aussi permet aux pays de se spécialiser dans ce sur quoi ils sont bons. Cela permet aux pays de bénéficier de ce qui se fait de meilleur dans le monde. On voit bien les bénéfices du commerce pour un pays comme la Chine par exemple. Depuis 40 ans, la Chine a une croissance extraordinaire. Elle le mérite, mais elle a aussi bénéficié du libre-échange.

Dans tous les pays du monde, certains s’opposent au libre-échange. Par exemple les entreprises concurrencées par les importations bon marché en provenance de l’étranger font pression pour être protégées par des droits de douane ou des quotas d’importation. Ce qui met en cause le libre-échange et les gains du libre-échange. Il est difficile de prévoir comment cette guerre commerciale finira. Dans cette escalade, exacerbée par le nationalisme, chaque pays essaie de faire renoncer les autres en premier. C’est très dommageable, pas seulement pour les Etats-Unis et la Chine mais aussi pour l’Europe et d’autres pays. C’est un problème.

3. Unilatéralisme contre multilatéralisme

Je suis désolé que le multilatéralisme n’ait plus le vent en poupe. Car nous sommes de plus en plus interdépendants. Dans beaucoup de domaines, le commerce international, le climat, la fiscalité, les grandes entreprises de la tech, le traitement des données et la protection de la vie privée, le développement des pays pauvres etc. (pour ne parler que d’économie), la solution nécessite une coopération internationale. Le multilatéralisme peut apporter des solutions satisfaisantes pour tout le monde. Le chacun pour soi, l’égoïsme de la primauté de l’intérêt national, s’il est naturel, est néanmoins coûteux au niveau mondial. Malheureusement le nationalisme, la vision « mon pays d’abord » sont (momentanément je l’espère) puissants en ce moment.

4. « Taxation des Gafa »

Imposer une TVA aux plateformes bifaces du tech n’est pas facile. Par exemple Google fournit des services gratuits aux consommateurs français, donc la TVA serait égale à 0 ! Cependant Google va faire payer les publicitaires qui ciblent des annonces à destination des consommateurs français, et le fait à partir de l’Irlande. D’où la difficulté à faire payer l’entreprise quand son marché est “biface”.

Deuxièmement, l’impôt des sociétés est difficile à recouvrer parce que les entreprises sont globales, mais se localisent dans les endroits où la fiscalité est faible. Comme leurs actifs sont de plus en plus des biens intangibles facilement localisés dans un pays (par ex les brevets, les données), il est très difficile de les imposer. De nouveau la solution nécessite une coopération internationale. La France et l’Angleterre ont décidé de taxer les GAFA. Ces taxes, qui, du fait d’une information parcellaire, sont assises sur le chiffre d’affaires plutôt que sur le profit, ne sont peut-être pas les plus efficaces ; mon point de vue est que ces pays essaient d’amener les US à la table de négociation. Mais c’est dommage parce qu’idéalement il faudrait le faire dans le cadre de multilatéralisme.

5. Libra et les cryptomonnaies :

Je suis plutôt contre les cryptomonnaies pour plusieurs raisons :

Premièrement, ce sont des bulles. Si l’on perd confiance dans le Bitcoin, le Bitcoin vaudra zéro. De façon connexe, le Bitcoin est une monnaie instable. Certes l’or contient une bulle : sa valeur est bien supérieure à celle qu’il aurait si on l’utilisait à des fins industrielles par exemple. Deuxièmement, les mineurs dépensent beaucoup d’argent à la fois en l’énergie et en serveurs spécialisés pour être les premiers à résoudre les algorithmes et recevoir de nouveaux Bitcoins. L’argent est complètement gâché.

Troisième raison : le Bitcoin est utilisé pour l’évasion fiscale, l’argent du crime et le blanchiment. Ça pose de gros problèmes.

Au final, les monnaies étatiques (dollars, RMB, euro, Yen…) fonctionnent relativement bien et ont résolu le problème d’inflation.

Le Libra est une monnaie privée, très différente du Bitcoin. Le Libra est une monnaie stable ; sa valeur est garantie. Mais il faut alors surveiller de près le fonds de garantie, comme on l’a vu dans le cas de Tether (une cryptomonnaie). Tether disait que sa cryptomonnaie était stable, qu’il y avait des dollars derrière… Le Libra nécessitera une régulation prudentielle par les régulateurs pour éviter ce genre d’escroquerie.

Quatrièmement, avec le Libra ou une cryptomonnaie, il est difficile d’élaborer et de conduire une politique monétaire ou de contrôler les flux de capitaux. Gérer la crise de 2008 aux Etats-Unis ou en Europe aurait été particulièrement difficile.

Cette évolution technologique des cryptomonnaies non-officielles et du Libra est une piqûre de rappel pour les banques centrales. Elles ne doivent pas se laisser prendre de vitesse ; elles doivent innover afin que les nouvelles technologies servent le bien commun et ne soient pas employées à des utilisations nocives.

6. taux négatifs

Si on vivait dans une société sans cash (la Chine et la Suède s’en rapprochent), il serait plus facile d’avoir des taux d’intérêt négatifs parce que finalement ce qui empêche d’avoir des taux négatifs est la possibilité de détention de billets gardant leur valeur nominale (donc à taux d’intérêt zéro). Donc il y a un petit lien entre les deux.

Le sujet aujourd’hui c’est plutôt comment on sort des taux négatifs. Avec la crise financière, les banques centrales ont baissé les taux d’intérêt pour sauver les systèmes financiers. Elles ont émis beaucoup de liquidités pour sauver l’économie ; il fallait bien sûr le faire mais cela pose des problèmes. Parce que quand le taux est bas et que les gens veulent les rendements, ils cherchent des épargnes plus risquées. Les taux bas encouragent aussi la création de bulles, comme je le montrais quand j’ai travaillé sur les bulles quand j’étais étudiant. Un autre problème est que les Etats se relâchent ; leur dette n’augmente pas trop vite quand le taux reste bas. Mais le jour où le taux remonte ou la confiance dans la monnaie diminue, cela pourrait poser des problèmes pour une dette publique devenue conséquente.

7.Quels défis pour 2020 ?

1)Sortir de la guerre commerciale

2)Les taux d’intérêt bas

3) Reprendre les négociations sur le climat, autre exemple de faillite du multilatéralisme. On a établi le constat en 1992 au sommet de Rio et depuis on n’a pas fait grand-chose. Chaque pays dit « moi d’abord ». La planète est en danger pour nos enfants. Il faut arriver à tarifer le carbone. Presque tous les économistes sont d’accord sur le sujet : il faut mettre un prix suffisant pour qu’il y ait des efforts suffisants pour éliminer les modes de production et de consommation les plus polluants et encourager les innovations vertes. Il y a beaucoup de potentiel pour l’innovation verte mais les start-ups disent qu’il faut un prix de carbone, comme ça elles pourront valoriser leurs innovations et emprunter auprès des banques. Et le prix du carbone a un impact. L’Angleterre a tarifé le carbone à un niveau pas très élevé mais cela a quand même réduit la pollution de façon conséquente en remplaçant le charbon par le gaz, qui est moins polluant. Il faut que nous reprenions une approche coopérative et efficace, et que nous arrêtions de nous comporter de façon aussi égoïste vis-à-vis des générations futures.

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[1Retrouvez l’entretien de l’économiste Jean Tirole sur China Business news :

Dernière modification : 14/01/2020

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